Les deux gardes me jettent dans un bâtiment plus petit qui semble abriter des bureaux.

Alors que je pensais y retrouver mes camarades d’infortune et notamment notre Marie nationale, je me retrouve seul dans une pièce d’une dizaine de mètre carrés, meublée d’une table en formica et de deux chaises métalliques. L’un des gardes pend une des chaises, la place à un angle de la pièce et s’y assoit. L’autre sort en laissant la porte ouverte et se poste devant l’entrée. J’ai toujours mes menottes et ils ne sont pas décidés à me laisser seul. Je m’approche de la chaise laissée devant la table et m’y assoit. A ce stade, je n’ai pas trouve plus intelligent à faire.

Où sont passés les autres ? Dans d’autres bureaux voisins du mien ? Sans raison, je pense à elle. C’est son odeur qui me manque le plus. Cristal, de Chanel sur sa peau veloutée. Une odeur indéfinissable qui a fait partie de moi trop longtemps pour qu’elle disparaisse. Trois ans suffisent donc pour rendre inaltérable une emprunte, fût elle une simple flagrance.

C’est un bruit familier de plus en plus fort qui me ramène à la réalité. Le bruit d’un jet en approche. L’avion passe sur la gauche du bâtiment à basse altitude. Le son des réacteurs s’estompe alors qu’il amorce son atterrissage de l’autre côté de la base. Pendant quelques instants, nous retombons dans un silence inquiétant. Je pense à mes camarades, invisibles mais certainement proches de moi, anxieux à l’aube de cette nouvelle étape dans notre rapt.

Des bruits de pas rapprochés, le moustachu se présente dans l’embrasure de la porte. Le garde s’écarte devant lui et il entre dans la pièce surchauffée. Il tient une petite trousse dans sa main droite, se dirige vers la table devant laquelle je suis assis. Il aboie un ordre bref. Une langue des pays de l’Est. Oui, c’est certainement du polonais, du russe ou une joyeuseté du même genre. J’ai eu du mal à la reconnaître jusque là compte tenu du contexte géographique. Pas évident de distinguer du polonais parlé par des militaires non identifiés au milieu du Sahara.

Alors que mon regard se porte vers la trousse mystérieuse qui a remplacé les passeports dans la main du douanier qui devient de plus en plus inquiétant, le garde resté dans la pièce s’est levé de sa chaise et me ceinture solidement contre le dossier de ma chaise. J’ai le souffle court et ne peut bouger.

- « Hé ho les gars, vous faites quoi là ? »

L’autre garde qui faisait le planton devant l’entrée se retrouve à mes côtés comme par enchantement et me bloque mon avant bras gauche en position allongée. Je comprends un peu tard ce qu’il va m’arriver.

- « Hé, ça sert à rien, je ne sais rien ! posez - moi vos questions, je répondrai tranquille ! »

Imperturbable, le moustachu qui a troqué son rôle de douanier zélé pour celui de Docteur Follamour a sorti une petite seringue de sa trousse. Une légère pression l’aiguille en l’air, un jet de liquide pointe vers le plafond, puis la seringue est plantée dans mon avant bras, de façon sèche mais non brutale. Je suis le piston descendre lentement vers le fond de l’aiguille.

La moustache souriante devant moi s’estompe, je me sens devenir un sac informe, je sombre.