Sélection
Par PappyMarco, jeudi 30 août 2007 à 15:24 dans News - #656 - rss
Nous roulons la journée entière dans cet état. En fin de soirée, les deux 4x4 s’arrêtent enfin, au pied un rocher de couleur ocre. L’ombre rafraîchit enfin nos visages fouettés par des heures de poussières. Nous ne sommes pas beaux à voir.
Les vrais faux bédouins nous font descendre sans douceur de l’arrière des Jeeps. Marie tombe en se tordant les deux chevilles, nos cerbères la redressent sans ménagement et nous devons la soutenir.
Un de nos ravisseurs prend sa KALACHNIKOV et avec son canon, dessine un sillon en forme de cercle de quelques mètres de diamètre.
Il ne parle pas mais ses gestes sont sans équivoque : nous sortons du cercle, il tire. Même Pierre et ses prouesses de trekking n’a pas envie de relever le défi.
Avant que nous n’atteignions notre cellule de sable, un de nos nouveaux amis y jette une gourde. Mes souvenirs de service militaire me reviennent en mémoire. Le programme du Tour Operator n’avait pourtant pas prévu de test de circulation du masque respiratoire en ambiance confinée.
Nous nous retrouvons debout serrés les uns contre les autres dans le cercle ; sa petitesse nous empêchant toute autre position. Je ramasse la gourde d’eau, pas plus d’un litre et la tend à Marie. Elle me rend un fugitif sourire en signe de remerciement, boit une gorgée et la passe à un autre membre du club. Si la boisson ressemble à de l’eau, elle ne provient pas d’une source alpine certifiée.
Heureusement nous sommes à l’ombre de la masse rocheuse.
L’assomoir de la course s’estompant, certains d’entre nous commencent à réagir.
- « Mais que veulent –ils ? » chuchote Clara.
- « De l’argent, j’ai déjà vu ça aux info », prédit Pierre. « Des terroristes enlèvent un groupe de touristes, la diplomatie intervient et on apprend qu’ils ont été libérés un peu plus tard. »
- « Mais alors qu’est-ce qu’on fait là ? »
- « Et si on allait leur parler ? »
Je me risque à intervenir :
- « Mieux vaux attendre gentiment ici, n’oubliez pas ce qu’ils ont fait à nos guides».
Si mon intervention visait à détendre l’atmosphère, l’effet escompté est totalement raté. Le groupe, tellement choqué, en avait presque oublié le double meurtre. Mon intervention nous plonge tous dans un profond silence.
- « Mais alors que nous veulent-ils ? » lance craintivement Sylvia ?
Je fais une tentative pour remonter ma côte d’optimiste invétéré :
- « La vie de deux guides ne vaut peut être pas grand-chose pour eux et ils n’avaient pas envie de s’en embarrasser. De plus, leur demande de rançon sera prise avec beaucoup plus de sérieux en ayant montré de quoi ils sont capables. De toutes façons, à quoi leur servirait notre mort ? Pierre a raison, il doit s’agir d’un enlèvement contre rançon. »
Mes propos semblent aller à tout le monde. Plus exactement, nous nous y raccrochons tous.
Le soleil commence à baisser quand une traînée de poussière apparaît à l’horizon, comme celles si jolies à regarder à la télé, aux info. de vingt heures, vues hélicoptères des voitures du PARIS - DAKAR.
Mais ce ne sont pas des bolides tout terrain, juste trois 4x4 qui se dirigent vers nous à vive allure.
Jusqu’à présent muets, nos gardes chiournes commencent à s’exciter. Deux d’entre eux se rapprochent de nous.
Il semble que nous allons vivre une autre étape de notre enlèvement rocambolesque. Je prie simplement que les nouveaux 4x4 soient plus confortables.
Pitoyable réflexe de petit parisien me dis-je dans mon for intérieur.
Visiblement je ne suis pas le seul à faire dans le petit. Pierre fait des efforts du haut de son mètre soixante dix pour deviner la marque des véhicules. Bâchés, pas bâchés, diesel, Air Bags latéraux ? Il ne manquerait plus qu’il sorte de sa poche le dernier numéro d’AUTOPLUS.
Les trois véhicules finissent par s’arrêter à quelques mètres de notre campement de fortune. Deux de nos geôliers se dirigent vers les nouveaux venus. .Les trois voitures me paraissent étrangement neuves, comme sorties du concessionnaire la veille. Leurs jantes en alliage léger n’ont même eu le temps de se salir. Aucun doute, le prochain voyage devrait être plus confortable.
Les hommes qui sortent des rutilants MITSUBISHI semblent eux sortis d’un quatre étoiles. Rien à voire avec nos bédouins mercenaires, des militaires aux allures de Commandos de mauvaises séries B du vendredi soir.
Les armes qu’ils ont levées vers nos gardes ne sont pas non plus des Kalachnikovs et leurs détonations sèches nous ramènent dans notre cauchemar de violence.
Le scénario joué il y a quelques heures contre nos deux guides est rejoué à la perfection avec un nouveau casting.
Nos bédouins assassins sont abattus en quelques secondes par les commandos de luxe.
Assez curieusement, l’idée que ces types seraient venus nous sauver des mains de terroristes n’a effleuré aucun d’entre nous, pas même Marie et ses deux chevilles enflées.
Non, ces types n’ont rien de rassurant et ne répondent à aucun des critères visuels des héros militaires qui viennent sauver les otages occidentaux dans le désert d’Afrique du Nord.
Nous sommes embarqués sans attendre dans les trois véhicules. Effectivement le voyage s’annonce plus confortable. A nous les banquettes tout cuir.
Mes espoirs sont néanmoins quelques peu refroidis lorsque nos nouveaux commandos de luxe viennent nous menotter.
Après avoir enjambé le corps d’une de nos ex ravisseurs, Je me retrouve ainsi aux côtés de la pauvre Marie-qui-boite et de Lucie à l’arrière du premier PAJERO. Rien à dire, la miss de l’agence de voyage me l’avait dit avec moult sourires ECLAT DIAMANT : le Treckking en petits groupes sera toujours plus propices aux nouvelles relations que les éternelles soirées DAIKIRI des hôtels d’AGADIR.
Les quatre véhicules démarrent et nous fonçons à nouveau, le soleil couchant derrière nous. Le paysage est magnifique, nous traversons des canyons de montagne aux strates de couleurs oscillant entre l’Ocre et le gris. Des teintes que je n’avais encore jamais vues envahissent mon champ visuel. Si nous n’étions pas dans une situation pour le moins désespérée, cette traversée serait magnifique.
Notre conducteur et son navigateur discutent peu, mais la langue qu’ils parlent ne ressemble pas à l’arabe que j’entends depuis mon arrivée en Afrique du Nord. Le soleil couchant de dos, nous roulons donc plein Est. Et plein Est, c’est la frontière avec la Libye.
Qu’est-ce que la Libye aurait à s’impliquer dans une histoire de rapt de touristes ? Compte tenu de ses réserves en devises, cinquante milliards de dollars d’après ce que j’ai pu lire dans la presse, je vois mal ses dirigeants se lancer dans ce type de business, plutôt risqué diplomatiquement.
Et qui sont ces types sortis de nulle part dans leurs 4x4 rutilants ?
Ils parlent trop bas pour que je puisse les entendre mais leur langage ne ressemble clairement pas à de l’arabe.
Lucie s’est endormie. Après tout c’est une bonne réaction au stress. Marie est éveillée et semble souffrir de ses deux chevilles. Elle me lance des regards furtifs, je lui souris maladroitement pour essayer de la rassurer.
Nous roulons ainsi plus de deux heures sans ralentir. Les paysages changent peu à peu pour devenir plat et totalement désertique. Notre piste finit par croiser à angle droit une route bitumée. Les commandos semblent se servir d’un GPS pour suivre leur route. Il n’y a pas à dire, ce sont de vrais pros aussi efficaces pour tuer que pour se repérer dans le désert.
Nous empruntons la nouvelle route plein Sud et en me retournant je vois les deux autres voitures faire de même. Le voyage devient plus confortable, malgré les langues de sables qui entament de façon régulière la route. Cela ne gêne pas notre conducteur qui affiche un bon 120 Kilomètre heure au compteur.
Bientôt, je vois se dessiner sur notre gauche les lignes grises de bâtiments rectangulaires, puis des grillages de barbelés le long de la route. Tout cela ressemble fortement à une base militaire. Un panneau le long de la route interdit les photographies. Plutôt décalé au regard de notre situation.
Notre colonne de véhicules ralentit pour prendre une voie sur la gauche. Nous entrons en trombe dans ce qui semble effectivement être une base militaire.
Les véhicules filent sans ralentir le long d’une piste de décollage et freinent brutalement devant un hangar à avion. Notre équipage sort de la jeep et ouvre brutalement les portières arrières. Pas besoin de discours pour comprendre, nous sortons du 4x4, Marie pousse un cri de douleur et je dois la soutenir pour qu’elle puisse rester debout. Pas de doute, elle a du se faire sacrément mal.
Nous somme poussés avec le reste du groupe dans le hangar qui s’avère être totalement vide. Quatre terroristes rentrent avec nous et nous surveillent à bonne distance.
Nous restons groupés tels des automates sans même oser bouger.
C’est Marie qui brise la première cette ambiance pesante en s’asseyant durement à même le sol :
- « Putain, j’ai mal et j’en ai raz le cul de ces conneries ! »
C’est cru mais ça a le mérite de correspondre à un sentiment partagé par tous.
Quelques uns d’entre nous imitent Marie, en s’asseyant ou même s’allongeant malgré leurs menottes. Je me risque à faire quelques pas, histoire de me dégourdir ma grande carcasse. Un des gardes me regarde et fait un geste avec son arme. Message compris Che ! Je lui rends un grand sourire et rejoins mes compagnons d’infortune. La chaleur est étouffante, la soirée qui arrive n’a pas encore pu refroidir ce bâtiment qui a eu le temps de chauffer toute la journée. Il doit bien faire dans les 40 degrés. Même nos gardes ressentent la chaleur et se font un malin plaisir à boire à leurs gourdes ostensiblement devant nous.
Le bâtiment est immense et doit pouvoir abriter plusieurs avions militaires. Son toit est incurvé et il est éclairé par ses deux façades qui se transforment en murs vitrés à mie hauteur. La saleté poussiéreuse des verres donne une lumière jaunie au bâtiment, agrémentée de faisceaux plus lumineux qui viennent jouer avec la poussière en suspension.
Du vrai Ridley SCOTT...
Au bout de plusieurs dizaine de minutes d’un calme absolu, nous entendons des pas se dirigeant vers notre vaste prison. La porte coulisse de quelques mètres dans un grincement sourd et trois de nos super commandos apparaissent et se dirigent vers nous. J’aperçois dans les mains de celui qui semble jouer les chefs, son air autoritaire le désigne tout du moins comme tel, avec des piles de petits livrets fins et rouges.
Aurions-nous droit à une séance d’endoctrinement express avant un embarquement pour aller jouer les bombes humaines ?
Je n’ose partager cette joyeuse pensée avec mes petits camarades.
Les trois hommes s’approchant de nous, les petits livrets s’avèrent être ce qui ressemble fortement à des passeports et très certainement les nôtres.
Le grand chef à la moustache grise s’arrête à quelques pas de notre groupe qui s’est resserré. Les autres militaires se sont rapprochés et nous entourent maintenant.
Puis ils nous mettent sans prévenir en ligne devant le moustachu, j’hérite encore à ma droite de la pauvre Marie qui boite et broie du noir.
Les choses avancent à une vitesse dramatiquement longue, sans que nous ne comprenions quoi que ce soit.
Sans un mot, le moustachu ouvre un premier passeport et regarde attentivement les première pages. Un vrai travail de douanier un jour de grève du zèle. Au bout de quelques secondes qui paraissent interminables, il montre Romain du doigt. Deux gardes s’avancent vers ce dernier et l’encadrent. Le moustachu zélé s’approche de Romain et, face à lui, prononce son avec un fort accent que je ne situe pas.
- « Romain Travaillé ? »
Romain, comme à la parade répond sans hésiter.
- « Oui, oui, c’est moi. »
Immédiatement les deux gardes empoignent notre camarade et l’emmènent hors du bâtiment. Romain est littéralement soulevé par les deux gardes et disparaît de notre vue en un rien de temps.
Notre moustachu zélé s’est reculé vers sa place initiale et ouvre un nouveau passeport.
Pierre trouve le moment opportun pour intervenir dans cette petite cérémonie de remise de prix :
- « OK, qu’est-ce que vous nous voulez à la fin ? On est citoyens français et … »
Pas le temps de finir sa phrase, un coup de crosse dans les reins le fait tomber le souffle coupé à genoux dans la poussière.
Pendant que notre héro se relève péniblement, le moustachu désigne du doigt Marie. Elle semble presque être soulagée et disparaît à son tour sans un mot. Aucun regard pour moi. Les femmes sont vraiment surprenantes.
Curieusement, notre examinateur de passeport prend du temps et semble particulièrement concentré, comme s’il ne voulait commettre aucune erreur. Enfin vient mon tour. Moi aussi je n’en peux plus. Les meurtres à répétition, la chaleur insoutenable du hangar, l’attente immobile. Je suis soulagé de voir le doigt accusateur se tendre vers moi.
Je réponds un petit Oui au prononcé de mon nom.
Curieusement, le moustachu me lance un regard qui me transperce littéralement. Je suis glacé de peur alors même que les deux commandos m’entraînent en dehors du bâtiment.
Le soleil rasant m’accueille à la sortie du hangar et m’aveugle pendant un court instant. Par réflexe je porte ma main à mes yeux mais c’était oublier mes menottes et mes deux gardes qui me tiennent solidement par les coudes. Ces derniers me portent plus qu’ils ne me poussent vers un autre bâtiment, situé à une centaine de mètres de notre cellule collective.
La méticulosité de l’organisation, la rapidité des gestes, jamais précipités et toujours efficaces, l’absence de dialogues, quelques mots brefs parfois, semblent totalement surréalistes dans cet aéroport désaffecté en plein désert où il ne semble y avoir âme qui vive à des centaines de kilomètres à la ronde. En tous les cas, ces gars sont tous sauf désorganisés et cela me paraît bien disproportionné pour un simple rapt de gentils touristes.






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