Maurice puise sa force de vie envahissante dans ses quarante et une années de cheminot à la SNCF. Maurice est un enfant d’AULNAY SOUS-BOIS, élevé sur les pavés de la banlieue Nord de Paris de l’après guerre. Maurice en a balancé des pavés dans les vitres d’écoles, s’est pris des torgnolles, mais pas tant que ça compte tenu des son gabarit déjà impressionnant. Maurice, n’a pas eu le temps de voire le lycée entre deux déménagement d’immeubles insalubres jusqu’à une barre de HLM salvatrice. C’est là qu’il rentre à la SNCF comme apprenti cheminot à 14 ans. C’est là qu’il rencontrera un peu plus tard Jeannine, sa Légitime.

Maurice c’est 41 ans de SNCF et à peu près autant de syndicalisme à la CGT. Ca vous forge un bonhomme pour la vie. Quarante et une années passées le long des rails à faire des soudures à froid, remblayer, dégeler des aiguillages, poser des voies, et regarder « ses trains », « même si avec le TGV et ses conducteurs - cadres qui vous regardent comme de la merde c’est plus ce que c’était ».

Maurice a croisé ses premières chemises Hawaï sur des photos des années soixante de surfer de l’île célèbre. On peut être cheminot syndicaliste et aimer les BEACH BOYS, après tout KRAZUCKI était bien fan d’opéras. Depuis cette époque, il voue à ces chemises colorées une véritable passion. Maurice en possède environ une trentaine, toute achetées dans des magasins spécialisés, voire des sites internet américains Elles sont amoureusement lavées et repassées par sa Jeannine.

Comme se plait à dire Maurice, « C’est toujours moins con que de faire tourner des trains miniatures dans un grenier ».

Pendant 41 ans de SNCF, Maurice et Jeannine ont profité de leurs vacances pour visiter tous les coins de France où on peut trouver des villages de vacances recommandés par la Mutuelle des Cheminots. Et Dieu sait s’il y en a.

Depuis sa retraite à 55 ans, et Maurice en a fait des putains de grèves pour emmerder le grand Patronat et la garder cette retraite de régime spécial, Maurice et Jeannine ont décidé d’arrêter les villages de vacances financés par la CGT et la SNCF pour découvrir le monde.

Cette année, c’est le Maroc, après l’Italie l’année dernière, « Trop de vieux et trop de musées » et l’Angleterre l’année précédente, « Bouffe de merde et temps de chiotte ».

CASABLANCA, FES, MARRAKECH, SALE, Maurice et Jeannine ont tout vu en l’espace de quinze jours, la tête pleine de couleurs chaudes, de villages fortifiés en plein désert, de palmeraies luxuriantes, de palais princiers, de babouches pas chères et de Djellabas blanches. Maurice leur a rendu la pareille avec ses plus belles chemises. Jours après jours, une vraie compétition de motifs et de couleurs, tons pastel contre rouge criard et bleu électrique, arabesques fines contre motifs fleuris épanouis.

Le périple de Maurice et Jeannine s’achève à TANGER. Deux jours pour découvrir cette ville immortalisée par Clark GABLE et Ava GARDNER réputée pour son souk particulièrement riche. TANGER c’est aussi un port qui attire de nombreux investisseurs grâce à sa zone franche (Maurice à bien l’intention d’y trouver un caméscope numérique « hors TVA ») mais aussi trafics en tous genres.

TANGER, accroche-toi à tes mimosas, Maurice est là.

Mais pour l’instant, Maurice et Jeannine font une pause sur une terrasse du café de Paris, devant un Pepsi bien frais. Maurice, dubitatif, tente de vaincre son appréhension technologique : Son appareil photo numérique ne marche plus. Plus exactement, il refuse de prendre toute photo.

Maurice n’étant pas ce que l’on peut appeler un garçon patient, c’est la terrasse toute entière et une bonne partie de la rue qui peuvent suivre en direct ses tentatives pour redonner vie à son appareil photo et prendre par la même occasion une leçon particulièrement détaillée d’argot français et autre expressions imagées en tous genres usuellement pratiquées dans le Nord de la région parisienne.

- « C’est votre carte mémoire qui est probablement pleine. Vous devriez en acheter une plus puissante, celles qui sont vendues avec les appareils n’ont qu’une capacité réduite. Prenez-en une avec au moins un Giga et vous serez tranquille. »

Un type d’une trentaine d’année, attablé derrière nos deux touristes devant un verre de Pepsi désespérément vide, s’est immiscé dans la crise de confiance technologique de Maurice, probablement pour pouvoir retrouver un peu de sa tranquillité perdue.

Les garçons de café qui s’étaient rapprochés du grand balèze en chemise rouge fushia sans trop savoir quoi faire lance à l’intervenant des regards plein de gratitude : le Café de Paris va retrouver son calme méditerranéen à l’ombre des palmiers de l’avenue de France.

- « Regardez l’écran de votre appareil, » continue - t’il d’une voie monotone « et vous devriez avoir un petit signal clignotant qui indique que votre mémoire est pleine ».

Maurice, dos à son sauveur se concentre quelques instants devant son appareil qui semble minuscule dans ses lourdes mains de chaudronnier. Il se redresse soudain en manquant de renverser toute la table sur les genoux de Jeannine.

- « Ouééé, ça clignote Memory Foule », s’écrie fou de joie Maurice,

- « Mais c’est qu’il a raison le gars » Continue t-il en se retournant vers Mathieu.