Enfin, les voitures arrivent avec le repas et les tentes. 15 Kms à pied dans des chaussures vert fluo DECATHLON, c’est bien, mais un peu lassant au bout du septième jour, surtout en compagnie d’Isabelle et de ses problèmes de dérèglement hormonaux et d’Etienne qui détruit sans pitié la quiétude saharienne de sa passion bruyante pour les minéraux du Tertiaire sub saharien.
Je me relève péniblement de ma position contemplative pour me diriger vers le camp établi par nos deux guides locaux. Eux ne portent pas de chaussures de trekking et ne connaissent pas le mal de pieds. Ils ne rêvent d’ailleurs pas non plus sur les dunes mais sont visiblement confortablement allongés au pied du feu.

Je n’ai pas compris tout de suite.

J’aurai dû, dès les coups sourds et secs des rafales. Les bédouins ne se reposent pas sur le ventre. Surtout dans le sable.
Je me suis dirigé aveuglément vers le centre du camp, tel un automate. Mon regard s’est porté, sans comprendre, des corps d’Ali et de Karim vers mes 11 petits camarades, bêtement alignés comme à la parade.

L’odeur m’a réveillée. Celle de la poudre.

Je la connais depuis mon service militaire et les fastidieux exercices de tir au Famas. Une odeur légèrement poivrée et tenace.
Mon regard incrédule les a trouvés. Une dizaine, derrière le club des Trekkers , un patchwork de fringues militaires usées, de djellabas aux couleurs passées et de Raybans aveugles.
Et des armes, des Kalachnikovs, chargeurs scotchés en double, pointées sur mes Trekkers, visiblement de moins en moins heureux de l’être.
Le silence inonde la scène de ce mauvais série B, mais le visage déformé de terreur de Véronique ne fait pas faux. A sa décharge, les fonctions de coiffeuse en chef chez Jean Louis David ne préparent pas de façon très efficace aux prises d’otages en plein désert.
Etrangement le groupe est calme, résigné ou simplement encore assommé par l’assassinat sous ses yeux de nos deux compagnons guides.

Trois des terroristes se précipitent vers moi ; je me plie de douleur au coup de crosse dans le ventre et suis traîné vers les autres, en bout de ligne.
Bêtement, je me mets à penser que le métier de consultant en informatique est un métier passionnant, qui mérite un investissement personnel de tous les instants, en fait tellement passionnant qu’il rend inutile toute vacances. Surtout celles pour lesquelles vous payez pour marcher dans le sable une semaine d’affilée en compagnie d’irréductibles célibataires pour être finalement fusillés par des terroristes à l’heure du Méchoui au feu de bois.

Je suffoque toujours de douleur, plié en deux et peinant à reprendre ma respiration quand les 4x4 TOYOTA déboulent devant nous. Nous ne serons donc pas tués maintenant.

Nous sommes brutalement poussés à coups de pieds sur les plates formes arrières des voitures. Les portières claquent, les diesels rugissent. Nous sommes bousculés les uns contre les autres, tentant de nous accrocher aux barres de maintien des Pick up.
Ils foncent plein Sud, probablement vers la frontière de la Libye. Mon cerveau sort enfin de sa torpeur. En tous les cas, ils ne veulent pas nous tuer.
Une stupide prise d’otage : des gentils touristes français en mal d’aventure contre quelques dizaine de milliers de Dollars.

Je suis terrorisé, je m’en rends compte maintenant, comme les autres. Des kidnappés morts ne valent rien. Je me raccroche à cette idée mais l’image des deux cadavres de nos guides, les têtes baignant dans une auréole de sable sombre, envahissent inoxerablement mes pensées pour générer ma peur panique. Elle finit par me tordre le ventre, jusqu’à une envie de vomir qu’il m’est difficile de contrôler. Un goût aigre doux dans la bouche, mon regard croise ceux de mes compagnons, hagards. Une odeur rance d’urine se fait de plus en plus présente.
La peur règne en maître à l’arrière des 4x4.
Pendant les quelques heures du trajet, nous ne dirons mot, assommés par cette entrée sans détours dans le monde de la violence pure, de la violence brute. Seuls les quelques « Mon dieu » de Sophie, que je devine malgré le bruit infernal, viendront ponctuer la course folle.